Pour bien comprendre un pays et sa culture, il faut obligatoirement connaître son Histoire. Heureusement, dans le cas de la Chine, une véritable Bible existe avec cet ouvrage publié en 3 volumes par Jacques Gernet. Ce sinologue émérite, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, nous livre ici un condensé de l’histoire chinoise, de -3000 avant JC à l’époque contemporaine en 900 pages. Le premier tome couvre la période allant de l’âge de bronze au Xème siècle après JC. Quatrième de couverture.
« Cet ouvrage embrasse les quatre millénaires de civilisation chinoise sans lesquels il est impossible de comprendre ce pays aujourd’hui. Jacques Gernet nous présente les transformations successives de ce monde immense et fait ressortir les liens qui, à chaque moment, ont existé entre société, politique, économie, techniques, religions et vie intellectuelle. Il montre également que les relations entretenues avec d’autres parties du monde, et leurs apports constants, ont largement contribué à modeler la Chine contemporaine.
Des premiers peuplements jusqu’au Moyen Age, avec la dynastie Tang, se succèdent les premières grandes familles qui mettent progressivement en place les liens culturels, politiques et religieux qui vont créer la Chine »
Alors que dire sur ce premier volet ? Bien que certaines périodes de l’histoire de Chine sont assez ennuyeuses (il n’y a pas eu que des dynasties Ming ou Qin), elles sont toutes importantes. Il est possible de passer quelques pages mais de larges parties serait une erreur car le texte fourmille de détails indispensables à la compréhension de la Chine actuelle.
Ce premier volume est divisé en 4 parties : L’antiquité ; les empires guerriers ; le Moyen Âge (IIIème -VIème siècle) ; et du Moyen Âge aux Temps modernes (VIIème-Xème siècle). La première chose qui saute aux yeux est la date du Moyen Âge en Chine, largement en avance sur celle de l’Europe. Au fil de la lecture, on découvre que la plupart des découvertes trouvent leurs origines dans l’empire du milieu (arbalètes, canon à fusées, poudre, monnaie fiduciaire et divisionnaire, industrialisation d’outils en fonte et en acier, …). On découvre aussi, tout ce qui a fait la Chine : la lente évolution de l’agriculture et ses conséquences incroyables sur le monde chinois, l’essor du commerce de la soie et de la porcelaine, la création d’une écriture toujours utilisée, l’histoire politique avec ses coups bas et ses guerres, la montée du bouddhisme qui sera mis à mal en 845 après JC, les diverses sectes, l’évolution de l’art et de la philosophie avec Confucius et LaoZi, la peur des guerriers de la steppe mongolienne, l’importance stratégique des fleuves et du relief, etc.
Bien écrit malgré certains passages indigestes (la faute revient à la complexité de l’histoire et non à l’auteur), le livre est étayé de cartes, de schémas et de tableaux comparatifs. Complet et indispensable.
Morceaux choisis :
On croit que la Chine a été une puissance pacifique, elle fut longtemps guerrière et conquérante. [...] Comme l’a noté Joseph Needham, c’est à tort qu’on a considéré la civilisation chinoise comme purement agricole par opposition à celle de l’Europe, devenue puissante grâce à son fer et son acier. Historiquement, c’est l’inverse qui est vrai : avant le XVIIème siècle, c’est la Chine et non l’Europe qui sut d’abord produire de grande quantités de fer fondu, puis d’acier grâce à un procédé dit de « co-fusion » qui se serait transmis aux Arabes au XIème siècle, et à l’Europe au XIVème siècle. A eux seuls, ces deux chiffres sont éloquents : en 1078, la Chine a produit plus de 114 000 tonnes de fonte de fer, la Grande-Bretagne en produira 68 000 en 1788 » (P. 42-43)
« On peut mettre au compte du bouddhisme une transformation profonde et générale de la sensibilité : la nouvelle religion a introduit dans le monde chinois le goût de l’ornementation, de la répétition inlassable des mêmes motifs (pratique religieuse qui donnera naissance à la xylographie), le goût du somptueux (statues enduites d’or, tissus précieux..), mais aussi celui du gigantesque et du colossal. Toutes ces tendances allaient à l’encontre de la tradition classique faite de dépouillement, de concision vigoureuse, de justesse dans le trait et dans le mouvement. » (p. 292)
Le décret de proscription qui est publié après coup en 845, à un moment où toutes les mesures pratiques ont été appliquées, accuse le bouddhisme, religion d’étrangers, d’avoir été la cause de l’affaiblissement moral et économique des brèves dynasties du Sud. [...] Plus précisément, il indique que, si les moines nestoriens et mazdéens sont rendus à la vie laïque, c’est « pour qu’ils n’altèrent plus les mœurs chinoises » et le décret invoque la simplicité et la pureté morale qui vont régner désormais. La réaction est à la fois sentimentale – c’est une hostilité diffuse à l’égard de tous les étrangers et des prérogatives cultuelles qu’ils ont acquises avant 755 – et réfléchie, dans la mesure où elle répond à des réalités politiques et économiques : puissance des eunuques, fervents bouddhistes, superstitieux, incultes et âpres au gain, richesse scandaleuses monastères bouddhiques en terres, en hommes, en monnaie et en métaux, à un moment où l’État a des difficultés de trésorerie et manque de cuivre pour ses fontes de monnaie. L’Église bouddhique est détentrice de la plus grande partie des métaux précieux et l’Empire sous forme d’objets cultuels, de cloches et de statues, et l’une des mesures adoptées sera de faire fondre en monnaie cloches et statues – monnaie que, par crainte de sacrilège, on refusera dans les milieux populaires » (p. 371)
Jacques Gernet – Le monde chinois (Tome 1)
ISBN : 978-2266153683

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